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Vous avez dit continuum ? - La tribune de Michel Mathieu

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Vous avez dit continuum ? - La tribune de Michel Mathieu
 

Par Michel Mathieu pour Le Monde de la Sécurité 

Publié le 19 mars à 12h00

 

Un rapport enterré, des professionnels ignorés

Après des dizaines d’auditions et un travail de terrain intense, la mission parlementaire menée par les députés Fauvergue et Thourot publia en septembre 2018 son rapport intitulé « D’un continuum de sécurité vers une sécurité globale ». Ce fut un travail jugé par toutes les parties prenantes comme de très grande qualité. Ils avaient traité toutes les composantes de la chaîne de sécurité de la Nation à l’exception du renseignement qui n’était pas dans le périmètre de leur lettre de mission. Ils avaient parfaitement compris les enjeux, les réalités et les attentes. Ils avaient su faire un tri entre les sujets poussés par les différents lobbyings et n’avaient retenu que ceux qui avaient un intérêt pour leur sujet et la collectivité. Le rapport présentait un nombre important de propositions (78 de mémoire) de nature et d’enjeu variable, mais toutes avaient un sens. Le monde de la sécurité attendait beaucoup des suites de ce rapport.

Est-ce la démission en octobre 2018 du ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb que tout le monde a déjà oublié, qui a stoppé net la dynamique que le rapport parlementaire avait lancée, ou est-ce le fait que le ministre suivant, Christophe Castaner, ait enterré le peu qu’avait laissé son prédécesseur ? Toujours est-il que le rapport resta lettre morte au grand dam de tous les intéressés.

18 mois plus tard, début 2020, on assiste au lancement des travaux pour un Livre blanc de la sécurité intérieure... On croit rêver. Tout était déjà posé dans le rapport parlementaire. En novembre 2020, le Livre blanc est publié en même temps qu’une énième loi sur la sécurité intérieure est au parlement.

Je ne prendrai pas position pour les sujets autres que ceux de la sécurité privée, mais concernant ce domaine, ce projet de loi oublie l’essentiel et maltraite le principal.

Je fais partie de ceux qui soutiennent sans faille le travail des forces de l’ordre qui comme tous les métiers ont leurs moutons noirs. Cependant, du côté des huiles, de la technocratie et de l’administration, ce n’est pas 20 ans de retard qu’il faut rattraper, c’est commencer par leur expliquer que Fouché est mort depuis 250 ans ! Non-compréhension du monde, aucune confiance dans les Français, encore moins dans ceux qui portent une compétence (c’est tellement dangereux…), rejet de toutes les idées qui ne sont pas issues de la famille… À partir de là, il n’est pas étonnant que la police gronde, que la gendarmerie fasse sa vie dans son coin et que l’on en soit au 3e ministre de l’Intérieur en 3 ans. 

Si l’on ajoute à cela un travail de chacun principalement consacré à savoir qui il va remplacer et qui essaye de le remplacer, sans parler des réunions de concertation qui n’existent que parce qu’il faut étouffer tout ce qui pourrait créer quelques vagues, on arrive à la loi sur la sécurité globale et son article 24… La loi la plus mal écrite et la plus inutile des 3 écrites sur le sujet en 5 ans.

D’un strict point de vue de sûreté, le sujet majeur concerne l’intégration des agents SSIAP dans le périmètre du CNAPS. C’était l’une des propositions phares du rapport des députés, le projet de loi ignore ce point, ignore la principale faille de sûreté existante au sein de la sécurité privée : un agent SSIAP qui par nature travaille sur un site à risque et connaît toutes ses failles de sûreté, ne fait pas l’objet des contrôles de base permettant l’obtention de la carte professionnelle. En tant qu’observateur averti du monde de la sécurité privée, je me permis le 20 décembre 2020 un courrier d’alerte sur le sujet au président de la République, au Premier ministre, au ministre de l’Intérieur ainsi qu’aux députés Fauvergue et Thourot. Le courrier est resté sans réponse ; même pas un banal « nous vous remercions de l’intérêt que vous portez … blabla ». Pas très rassurant. 

Le projet de loi propose un renforcement des moyens du CNAPS sans préciser où, quand, comment, combien. Cela revient à monter à genoux à Fourvière, allumer toutes les bougies de la Bonne-Mère et prier depuis le Sacré-Cœur pour que Paris et la France soient mieux protégés.

La garantie financière, principale proposition de la profession unifiée pour assainir son propre marché, n’est pas retenue. 49 professions sont soumises à l’obligation de garantie financière : les agences de mannequins, les agences immobilières, le travail temporaire… On ne doit pas avoir la même perception des risques et du besoin d’une sécurité privée en ordre.

Le sujet de l’interdiction en cascade de la sous-traitance est bien dans le texte, mais rédigé, probablement volontairement, de telle façon à ce que cela ne change rien à la situation actuelle que tout le monde condamne.

Cette dérive dans l’inutilité relève-t-elle de l’incompétence, de l’ignorance ou de la lâcheté ?

Continuum de sécurité et sécurité privée

Le continuum de sécurité est une belle et bonne idée. La sécurité de la Nation est la résultante d’une longue chaîne où, comme toute chaîne, sa faiblesse est celle de son maillon le plus faible. La chaîne est composée de 3 grandes familles :

  • le renseignement ;
  • les forces de sécurité intérieure ;
  • la justice.

Le renseignement. Un travail énorme et discret est fait depuis 5 ans dans le domaine du renseignement. Cet environnement progresse bien au dire des spécialistes.

La justice. C’est un avis personnel qui n’engage que moi, qui de toute façon n’a pas d’influence dans la réflexion stratégique de la sécurité privée : la justice est aujourd’hui le maillon faible.

Concernant les forces de sécurité intérieure, police, gendarmerie, sécurité civile, police municipale et sécurité privée :

  • L’actualité de la fin d’année 2020 semble montrer des faiblesses au sein de la police. Peut-on en être étonné quand on sait que ce corps corvéable à merci n’est simplement pas payé de ses heures supplémentaires dont la somme représente de 12 à 18 mois de salaire en fin de carrière ?
  • Le ministère de l’Intérieur inclut la sécurité privée dans le continuum. Très bien, belle idée, mais il raisonne comme il raisonnerait avec la police ou la gendarmerie et comme si la sécurité privée avait un rôle à jouer dans le maintien de l’ordre public. Cette approche n’a pas de sens, le périmètre légal de la sécurité privée est presque tout SAUF le maintien de l’ordre public ;
  • La « tutelle » aimerait une doctrine d’emploi de la sécurité privée. Autre erreur : ce n’est pas l’Etat qui emploie la sécurité privée, c’est le privé... Dans sa relation avec son marché, la sécurité privée, si elle est peut avoir des difficultés d’ordre financier, n’en a pas dans sa relation opérationnelle avec ses clients. Le métier se fait et il se fait plutôt bien. Ce n’est pas la tutelle qui réglera le problème financier ;
  • D’ailleurs, ce mot généralement utilisé de « tutelle » n’a que peu de sens. Il n’y a pas de tutelle de la part du ministère de l’Intérieur. Il y a une autorité de police administrative, le CNAPS, ce qui n’a rien à voir.

Il faut donc aborder la question du continuum vis-à-vis de la sécurité privée avec une approche prenant d’abord en compte que la sécurité privée est privée, qu’elle n’est pas à la botte de l’État, qu’on ne siffle pas une entreprise de sécurité privée comme un escadron de CRS et que ce n’est pas l’État qui la fait vivre, au contraire...

Il faut ensuite que l’État fasse sa psychanalyse. Si depuis 1995, de ministre de l’Intérieur en ministre de l’Intérieur, de gouvernement de droite en gouvernement de gauche et d’alternances parlementaires, la notion de coproduction de sécurité n’a jamais été remise en cause, l’État doit aller au bout de sa logique et sortir de son mépris :

  • La sécurité privée fait moins la une des médias pour bavure que d’autres ;
  • Les entreprises demandent depuis des années le renforcement de leur cadre réglementaire (le CNAPS) comme gage de responsabilité. La seule réponse apportée est un travail de sape pour sortir la sécurité privée de son rôle, purement consultatif, de cette institution ;
  • Le métier met en avant une faille majeure de sûreté dans le dispositif légal qui l’encadre : ces 40 000 agents SSIAP qui n’ont pas de carte professionnelle et restent hors du périmètre de contrôle. Cette demande récurrente, au lieu d’être entendue comme une demande sérieuse de professionnels connaissant leur sujet, est ignorée comme si elle venait d’un vulgaire lobbying cherchant un avantage financier, ce qui dans le cas d’espèce ne peut être soupçonné, le marché existait, existe et existera indépendamment de cette obligation.

La bonne question à traiter si l’on veut construire un continuum avec la sécurité privée, c’est de définir les zones de rencontres des différents maillons de la chaîne. Elles ne sont pas nombreuses et sont au nombre de trois :

  • Le renseignement: 170 000 agents de sécurité privée sur le terrain voient et entendent. S’ils sont agents de sécurité, c’est qu’ils travaillent sur des sites où il y a des risques. Ces risques vont de la simple malveillance au risque d’attaque terroriste en passant par toute l’échelle des risques industriels. Sur l’exemple des plateformes de signalement, il est imaginable d’avoir une plateforme d’alertes prenant en compte une remontée d’information concernant ces risques ;
  • La gestion de crise: ceci est en place. Les pompiers, et à moindre échelle police et gendarmerie, savent parfaitement opérer sur le terrain avec la sécurité privée quand il s’agit de faire face à une crise. Ceci peut progresser avec quelques heures de formation supplémentaires des agents pour renforcer les réflexes qu’ils doivent avoir dans ces situations. Plus largement, la sécurité privée pourrait être intégrée au système de gestion de crise des préfectures ;
  • Les grands événements: comme ce qui avait été fait dans le cadre de l’Euro 2016 et qui avait donné de très bons résultats, une participation active et anticipée à toutes les phases de préparation des événements à venir est indispensable. Ceci semble être le cas, on comprend que le rugby et les JO de Paris passionnent plus que les SSIAP… Sauf qu’il y aura beaucoup de SSIAP qui seront intégrés à la sécurité de ces moments à haut risque…

Je ne m’inscris pas dans le système de pensée unique qui fait dire à beaucoup que le continuum est l’alpha et l’oméga de la sécurité en France. Chacun son rôle, chacun ses responsabilités, chacun ses territoires et quand ils se rencontreront, ils fonctionneront ensemble si la confiance et le respect existent. Cela ne s’écrit pas dans une loi. Le dédain de l’État profond pour la sécurité privée en particulier, son manque de confiance envers les Français en général, devrait pousser nos élites à relire Tocqueville : « L’individualisme est un sentiment réfléchi qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables de telle sorte que, après s’être créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même » – Alexis de Tocqueville – De la démocratie en Amérique.

 

 

 

 

Michel MATHIEU. 58 ans. Après 20 ans dans le métier de la sécurité privée, dont 14 ans à la présidence de Securitas France (2004-2018), il fonde son cabinet de conseil en stratégie, Cogito Conseil. Il mène en parallèle des travaux de recherche et soutiendra une thèse sur le management de la complexité en juin 2021.

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