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[Dans la tête d’un terroriste solitaire] Interview de Patricia COTTI, maître de conférences en psychopathologie et psychanalyse

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[Dans la tête d’un terroriste solitaire] Interview de Patricia COTTI, maître de conférences en psychopathologie et psychanalyse

Patricia Cotti est maître de conférences et directrice de recherche en psychopathologie clinique et psychanalyse à l'université de Strasbourg. La spécialiste évoque pour nous un sujet sur lequel elle travaille depuis une dizaine d’années, les terroristes solitaires.

 

Interview de la maître de conférences en psychopathologie et psychanalyse, Patricia COTTI, réalisée par Ugo Maillard du Monde de la Sécurité 

Publiée le 10 juin 2021 à 11h15

 

Quelles raisons vous ont poussées à vous intéresser aux terroristes solitaires ?

Je travaille en psychiatrie adulte depuis 20 ans et je fais d’autre part des recherches en psychopathologie clinique. En 2011, l’affaire d’Anders Breivik, qui a tué 77 personnes  à Oslo et Utoya, m’a interrogé sur les processus psychologiques qui peuvent être impliqués dans de tels actes terroristes Je me suis alors plongée dans ce cas.

J’ai alors écrit deux articles dans des revues spécialisées à l’étranger suivis d’autres études sur d’autres cas. Ces recherches ont finalement abouti à l’écriture d’un livre paru en mars 2021, La fabrique du terrorisme solitaire. Une investigation clinique, aux éditions Enrick-B.

Quelle est votre démarche pour analyser le profil des terroristes solitaires ?

Pour le cas d’Anders Breivik, j’ai tenté de décoder son état d’esprit à partir de son acte, de ses écrits, de ses déclarations.

En France, les chercheurs n’ont bien sûr pas accès aux éléments des dossiers d’instruction, il n’y a pas non plus de minutes de procès, pas de publication des expertises et des pièces à conviction comme cela peut être le cas pour des affaires terroristes à l’étranger. Grâce à ces sources j’ai pu notamment étudier le cas de Tamerlan Tsarnaev (attentat de Boston 2013) ou encore de Dylann Roof ( tuerie de Charleston, 2015). Ces études m’ont toutes demandé une bonne part d’enquête, de recherche de sources fiables et beaucoup de temps pour les analyser.

Peut-on identifier des points communs entre les terroristes solitaires ?

Si l’on considère le terrorisme dans son ensemble et qu’on y regroupe de manière indifférenciée jihadistes, terroristes et radicalisés, on ne peut que conclure à une absence de profils types. Cependant, concernant les terroristes acteurs solitaires (ceux qu’on nommait les lone wolves) on note des processus psychiques récurrents : des sentiments de persécution et des sentiments dépressifs qui vont se mêler à des idées grandioses et apocalyptiques et favoriser ainsi le passage à l’acte.

Reid Meloy, criminologue américain a beaucoup travaillé sur ces profils de lone offenders (les assaillants solitaires) et il note, comme d’autres spécialistes anglo-saxon, qu’un bon nombre d’entre eux ont des problèmes psychologiques et psychiatriques avant leur passage à l’acte.

Partant de ce constat, j’ai essayé de mieux comprendre les mécanismes liés à la persécution communs à de nombreux profils parmi ces lone actor terrorists. Breivik, adolescent, était ami avec des personnes d’origine pakistanaise. Au fil des années, il a développé un sentiment de persécution vis-à-vis de son meilleur ami, un jeune musulman. Le ressentiment de Breivik vis-à-vis de cet ami s’est ensuite généralisé à tous les musulmans et a abouti à une adhésion à un parti d’extrême-droite norvégien.

La frustration par rapport à un idéal peut aussi pousser ce genre de profil à agir. Ils en arrivent à se réclamer d’une cause inverse à ce qu’ils avaient tenté d’être ou d’obtenir avant leur radicalisation. Ainsi certains ont rêvé de rentrer dans les forces de l’ordre ou dan l’armée et rêve d’attaquer des militaires.

Le dépit va aussi créer un sentiment victimaire et légitimer la vengeance. Lorsqu’on étudie les manifestes des terroristes acteurs solitaires, on comprend aussi qu’ils veulent être reconnus après leur mort. Ils sont persuadés que leur acte criminel sera sacralisé et conduira à une victoire de leur idéologie extrémiste, de leur « camp ».

Notre approche juridique et répressive est-elle la bonne en France ?

S’il y a très peu de malades mentaux qui passent à l’acte, cela n’empêche pas que nous devons mieux connaitre les mécanismes psychologiques qui accompagnent la radicalisation violente

Les terroristes solitaires constituent une vraie menace qui s’amplifie depuis quelques années, mais on a eu tendance à la sous-estimer. On a aussi ignoré les caractéristiques psychologiques de ces profils. De leur côté, les organisations terroristes, elles, ont bien compris l’utilisation qu’elles pouvaient faire de ces profils et les exhortent régulièrement à passer à l’acte en leur offrant les représentations qui peuvent les mobiliser.

La sociologie a pris beaucoup de place dans l’analyse du terrorisme et certains sociologues et politologues ont d’abord conclu à l’absence de problématique psychologique chez les terroristes. En réalité, pour se faire une véritable idée des mécanismes psychologiques, les déclarations de la personne qui commet les faits ne suffisent pas. Il faut analyser tout son cheminement, reconstituer les étapes de sa radicalisation. Tous ces éléments concourent à alimenter un débat médiatique confus et je ne sais pas si les magistrats comme les policiers peuvent en tirer quelque chose de concret pour leurs pratiques. Il faudrait plus de recherches en lien avec les acteurs de terrain.

Comment lutter contre cette menace ?

 La nouvelle loi sur le terrorisme qui permet de croiser les fichiers Hospiweb et FSPRT veut répondre à cette menace des terroristes acteurs solitaires. Les personnes radicalisées sont suivies par les services de police mais les psychiatres et les associations de familles de patients se sont émus du respect du secret médical. Le Conseil d’Etat a jugé que celui-ci n’était pas mis en danger par la loi.  Personnellement, je préfèrerais que l’entourage d’un de mes patients soit surveillé plutôt que de me retrouver avec un patient devenu criminel qui, de par sa fragilité, a pu être séduit par une idéologie violente qui fait écho à sa rage, à son sentiment de persécution et à ses idées suicidaires.

Les psys ont aussi tendance à oublier que nous ne voyons nos patients que sur un temps limité. Or un délire, une intention n’est pas toujours perceptible lors d’un entretien médical ou psychologique, et peut réapparaitre même immédiatement après une hospitalisation. Il faut sans doute réfléchir à une meilleure prévention pour éviter le basculement dans les idées extrémistes et violentes, des personnes fragiles.  Notamment, il faut porter le soin psychique parmi des populations où il continue à susciter la méfiance. De façon générale, un double travail est possible avec d’une part des services de santé mentale et d’accompagnement et, d’autre part, des services de renseignements.

 

 

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