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[7 questions à...] David LE BARS, Secrétaire général des commissaires de la Police nationale

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[7 questions à...] David LE BARS, Secrétaire général des commissaires de la Police nationale

David Le Bars n’est pas seulement un syndicaliste qui endosse la fonction de secrétaire général du Syndicat des Commissaires de la Police nationale depuis 3 ans, c’est avant tout un « Flic ». L’actualité sécuritaire en France fait que David Le Bars est très sollicité par les médias et sa parole est toujours posée, directe et respectueuse, quelles que soient les circonstances.

 

Interview du secrétaire général du syndicat des commissaires de la Police nationale, David le Bars, par Jean-Jacques Richard, directeur de la publication du Monde de la Sécurité 

Publiée le 14 septembre 2021 à 8h00 

 

Le Beauvau de la sécurité s’achève aujourd’hui. Qu’en attendez-vous concrètement ?

J’en attends beaucoup de choses, mais je ne suis pas naïf. On est maintenant dans la ligne droite d’une élection présidentielle et dans un schéma politique qui fait que tous ces sujets de sécurité vont prendre une envergure supplémentaire en termes de prises de position.

J’en attends beaucoup parce qu’on a beaucoup phosphoré pendant le Livre blanc de la Sécurité intérieure, qui est finalement resté au point mort. Cela s’est enchaîné avec un Beauvau de la sécurité alors que nous savions tous que les constats et analyses seraient les mêmes. Après le temps de la réflexion vient normalement le temps des décisions, le temps des engagements et le temps de l’action. Et pour cela, il faut un chef pour les prendre. Même si certaines décisions doivent contrarier certains, il faut avancer.

Ma première attente, c’est d’essayer d’améliorer l’offre de sécurité que les forces de sécurité intérieure sont en droit de donner à nos concitoyens. Mais pour cela, il faut nous en donner les moyens, les outils juridiques, les outils matériels. Il y a aussi les questions d’organisation, mais sur cette thématique, il faut être prudent, car il ne faut pas déstabiliser trop rapidement les édifices. Le cœur du problème est celui de l’engagement de l’État pour financer tout ça. Les annonces à coup de milliards ne suffisent plus, il faut des engagements fermes avec un calendrier afin que toutes ces belles paroles ne se transforment pas en effet d’annonce.

Comment expliquez-vous la fracture sécuritaire qui est en train de prendre une tournure extrêmement inquiétante en France ?

Pour vous répondre, je vais prendre l’angle de l’ordre public et celui de la délinquance ordinaire du quotidien. Je mets de côté les menaces islamistes et terroristes qui ont des causes exogènes et endogènes.

S’agissant de l’angle ordre public, on a vu que différentes fractures se sont accumulées. Il y a le syndrome Malik Oussekine en matière de maintien de l’ordre qui a quelque peu figé les esprits. Je ne peux que rappeler que le modèle français de maintien de l’ordre s’est exporté pendant de nombreuses années dans le monde entier parce qu’il y avait ce juste équilibre entre l’usage de la force et la distanciation avec les foules.

Ensuite, il y a eu différentes phases de montée de la contestation. Les Gilets jaunes n’ont malheureusement pas tout inventé, car les manifestants désireux de déstabiliser la force publique ne sont pas nés avec l’arrivée de ce mouvement. Depuis bien longtemps, certains petits manifestes de groupuscules extrémistes expliquent comment désorganiser les schémas tactiques des forces de l’ordre. Lors de la manifestation des Gilets jaunes du 1er décembre 2018, on a vu que les règles encadrant les manifestations ne seraient plus respectées. Manifester est un droit qui est soumis à des règles.

Dans ces dérèglements, certains politiques ont leur part de responsabilité, y compris les leaders de grands partis qui ont des vocations présidentielles. Je n’hésite jamais à citer Jean-Luc Mélenchon parce qu’il est à la fois un homme intelligent, instruit et à l’écoute et qu’il endosse une lourde responsabilité. Quand vous criez à longueur de temps dans les médias que les policiers sont des barbares et que vous représentez la République, alors vous devenez l’incarnation même du désordre. Si, à cela, comme le fait couramment Monsieur Mélenchon, vous contestez l’usage de la force par la police, son organisation ou bien encore le fait d’être armé, alors vous fragilisez un peu plus l’institution. Ces femmes et hommes politiques conduisent de véritables entreprises de déstabilisation à des fins politiques. De telles postures nécessitent que nous justifiions sous la pression de ces politiques la moindre de nos actions. Fort heureusement, si vous regardez les sondages concernant les forces de police, les Français ne sont pas dupes.

Le deuxième volet, c’est celui de la délinquance. Et en la matière, le constat est très difficile à accepter. Certains faits délictueux ou criminels augmentent alors que d’autres explosent littéralement.

Comment expliquez-vous qu’un pays comme la France soit dans l’incapacité de maîtriser durablement ces phénomènes délictueux et criminels ?

On ne pourra jamais maîtriser totalement tous les pans de la délinquance. Mais, en tout état de cause, nous devrions être en mesure d’en absorber une très grande partie si les moyens étaient au rendez-vous.  

Il y a un sous-dimensionnement de la chaîne pénale. Je tiens à préciser que ce sous-dimensionnement ne concerne pas les effectifs de la police ou de la gendarmerie, mais les outils juridiques, techniques et matériels mis à disposition. À cela s’ajoute un sous-dimensionnement des autres maillons de la chaîne pénale, qu’il s’agisse des effectifs des magistrats ou des structures afin d’écarter dans des conditions dignes d’un pays comme la France tous ceux qui doivent l’être. 

Les politiques publiques n’ont pas pris en compte l’évolution que nous connaissons aujourd’hui. Les classes politiques qui se sont succédé, quels que soient les bords politiques d’ailleurs, ont souvent vu une police nationale ou une gendarmerie nationale extrêmement réactive et efficace sur tout type de dispositif. Mais ça, c’était le court terme, c’était le temps immédiat et je crois que l’erreur a été de ne pas anticiper le temps long.

Les sujets de sécurité ont pris possession du débat politique depuis 2002, avec l’arrivée du Front national au second tour de l’élection présidentielle, et notamment avec le face-à-face entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen. Cela va faire vingt ans que ce débat sur la sécurité revient éternellement, étant entendu que ce sujet est l’une des toutes premières préoccupations des Français au côté de l’emploi et aujourd’hui des questions sanitaires.

Qu’est-ce qui aurait dû être fait depuis toutes ces années ?

C’est avant toute chose un problème de moyens. La Police nationale représente 11 milliards d’euros de budget annuel. Sur ces 11 milliards d’euros, 10 sont consacrés à la masse salariale. Il ne vous reste alors que 1 milliard pour investir. Et avec les retards pris depuis des décennies concernant le parc immobilier, les véhicules, les moyens techniques…, ce milliard est très rapidement dissous.

Même s’il a été annoncé pour cette année un effort budgétaire conséquent de 1 milliard, ce n’est, si je puis dire, qu’un milliard pour 150 000 policiers. Tout n’est pas une question d’argent. Mais, à un moment, il faut savoir ce qu’on veut et avoir la capacité de le financer.

Concernant les questions de sécurité, il y a aussi une forme de dogmatisme sur ce que doit être la notion de liberté et de protection des droits. Je crois que l’État et la classe politique, dans leurs décisions, leurs réformes de la procédure pénale, la constitution de l’édifice de la chaîne pénale…, ont mis la pleine priorité sur les droits de l’auteur, les droits du délinquant, les droits et les libertés individuelles. Paradoxalement, l’angle d’attaque n’a jamais été celui de la victime et de la protection du citoyen. Personnellement, je vois une forme d’abandon de la victime. Une victime ne conteste pas le fait que nous rencontrions des difficultés à élucider son dossier. En revanche, elle ne comprend pas que nous ne soyons pas en mesure de lui dire où en est l’enquête ou bien que son dossier prenne 4 ans pour être traité.


Nous n’avons jamais réussi à obtenir un chantier de simplification de la procédure pénale qui aurait pourtant eu la vertu de nous permettre de mieux traiter les volumes judiciaires.

Pourquoi de tels chantiers n’ont pas été mis en œuvre ?

Ces chantiers n’ont peut-être pas été enclenchés parce que certains auraient cru, dans la classe politique, que de telles réformes consistaient uniquement à faciliter le travail du policier. En l’espèce, il ne s’agit nullement de faire des cadeaux aux policiers, mais simplement leur permettre d’être toujours plus efficaces. Il s’agit de donner les bons outils aux enquêteurs.

J’ai démarré dans une police où la procédure pénale était connue et acquise avec des réflexes qui permettait de rédiger une procédure sur papier libre. Je savais le faire. Je pouvais aller en interpellation et rédiger un procès-verbal de garde à vue sur une feuille libre. Aujourd’hui, personne n’est plus capable de faire ça, tant le schéma procédural est complexe.

Ensuite, il y a eu un sous-dimensionnement considérable du régalien, et notamment au niveau de la justice. Les magistrats croulent sous les dossiers et ne sont pas en mesure d’absorber les flux de dossiers qui arrivent sur leur bureau. Et cela n’est pas près de s’améliorer.

Tous les maillons de la chaîne pénale doivent être d’une résistance équivalente, sans quoi la chaîne finira par rompre. Bien plus qu’une chaîne pénale, nous devrions parler de silo. Et cette approche de fonctionnement est révolue si nous voulons atteindre nos objectifs.

C’est un chantier gigantesque qui attend notre pays. Le chantier numéro 1, c’est l’augmentation des moyens humains au sein du ministère de la Justice. En France, il y a entre 2 à 3 fois moins de magistrats que chez nos amis anglais, allemands ou même italiens.

Pour résoudre les difficultés auxquelles nous sommes confrontés, il va falloir faire des choix et prendre des décisions afin de faire évoluer cette situation qui n’est plus tenable. Je suis beaucoup plus pessimiste sur certains chantiers, notamment concernant la procédure pénale ou nos capacités à imaginer des dispositifs judiciaires plus efficients.


Quelles sont vos inquiétudes aujourd’hui sur le plan sécuritaire ?

Sur fond d’extrémisme religieux ou de haine des policiers, c’est de voir des policiers ou gendarmes tomber sous les assauts de ces voyous.

Nous savons pertinemment que si un jeune de banlieue meurt un jour lors d’une intervention et que la focale est mise sur la responsabilité policière, on risque l’embrasement. Mais moi, je vois aussi des policiers qui se font assassiner gratuitement. Et ce risque est en constante augmentation comme cela a été le cas récemment pour Eric Masson à Avignon.

J’ai commencé dans une police où l’usage des armes et le risque mortel étaient beaucoup plus lointains. On savait que ça pouvait arriver, mais aujourd’hui ce risque est quotidien. 

S’agissant de la menace terroriste, nous vivons avec elle de façon permanente.

Pourriez-vous me décrire la situation sécuritaire en France dans trois ans ?

Je vais être très franc : dans 3 ans, je vois la situation sécuritaire exactement comme aujourd’hui parce que trois ans, c’est du temps court.

Nous n’allons pas résoudre tous les problèmes de sécurité en France en 3 ans. J’ai beaucoup plus d’espoir sur une période comprise entre 10 à 30 ans, c’est-à-dire sur l’échelle d’au moins une génération.

Le parcours de David Le Bars

Après un DEA de droit à l’université de Paris 2 Panthéon-Assas, sa carrière de policier débute en 1994 après avoir passé le concours d’officier. Le jeune policier voulait « faire des stups », ce qu’il fit pendant 6 ans dans les Yvelines. Au terme de cette expérience, David Le Bars décide de passer le concours de commissaire, avec succès. Sa formation débute à l’ENSP de Saint-Cyr au Mont d’or quelques jours avant les attentats du 11 septembre 2001, évènement qui a profondément marqué sa scolarité.

En sa qualité de commissaire, David Le Bars a occupé plusieurs fonctions : chef de commissariat, chef de circonscription de sécurité publique dans le 92, chef d’une compagnie d’intervention spécialisée dans le maintien de l’ordre, les violences urbaines et les extrémismes. Avant d’endosser son costume de syndicaliste, David Le Bars a également été chef du district de Saint-Denis (93), le plus gros district de France avec 1 200 policiers environ, mais également le district le plus criminogène de France.

David Le Bars est également l’auteur de « La haine dans les yeux » paru aux éditions Albin Michel en novembre 2019.


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