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[INTERVIEW] Jean-Baptiste Dulion, chef du RAID

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[INTERVIEW] Jean-Baptiste Dulion, chef du RAID

Créé le 23 octobre 1985, le RAID a écrit son histoire au cœur de crises successives, et notamment face à Action directe en 1987, à Erick Schmitt alias « Human Bomb » en 1993, au gang de Roubaix en 1996, à Mohammed Merah en 2012, à l’hyper cacher de la porte de Vincennes et au Bataclan en 2015 et plus récemment lors de l’exfiltration des personnels de l’ambassade de France à Kaboul.

 

Par Jean-Jacques Richard, directeur de la publication du Monde de la Sécurité  

Publié le 22 novembre 2021 à 16h50

En 2019, le RAID a été saisi près de 1 000 fois et au moment de cette interview (novembre 2021) 992 fois. Les interventions du RAID sont multiples, allant de l’interpellation de forcenés ou de criminels, mais aussi d’individus en lien avec une entreprise terroriste ou soutenant ce type de cause, en passant par des missions de protection rapprochée ou de sécurisation d’ambassades.

Le Contrôleur Général Jean-Baptiste Dulion est chef de cette unité depuis plus de 4 ans et a bien voulu répondre aux questions du Monde de la Sécurité

 

Pourriez-vous me décrire les grandes étapes de votre parcours au sein de la police nationale ?

Ma première affectation a été à la Préfecture de Police de Paris où j’ai effectué pendant 3 ans des missions de maintien de l’ordre. Puis j’ai intégré le Service de Protection des Hautes Personnalités (SPHP) qui se nomme maintenant Service de la Protection (SDLP). Durant cette période, j’assurais avec mes équipes la protection rapprochée des chefs d’État étrangers en visite en France. J’ai ensuite été affecté au RAID en qualité d’adjoint du chef pendant 5 ans. J’ai assuré cette mission sous les commandements de Messieurs Christian Lambert, Jean-Louis Fiamenghi et Amaury de Hauteclocque.

Ensuite, j’ai été affecté en Asie du Sud-est pendant 5 ans en qualité d’officier de liaison de la police nationale. De retour en France, j’ai rejoint successivement le SDLP, puis une unité opérationnelle de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) avant de prendre le commandement du RAID.

Le RAID a soufflé ses 36 bougies le 23 octobre. Quel regard portez-vous sur l’évolution de cette unité ?

Le RAID a été créé le 23 octobre 1985. Et en décembre 1985, cette toute jeune unité de la police nationale intervenait pour sa première grande opération dans le cadre d’une prise d’otages au sein même du palais de justice de Nantes. Depuis, le RAID a fait face à de nombreuses crises et nous nous sommes étoffés et entraînés pour être en capacité d’affronter des scénarios de crise allant de la prise d’otages à la maîtrise de forcenés ou bien encore aux interpellations d’individus potentiellement très dangereux, qu’il s’agisse de délinquants et criminels de droit commun ou bien de terroristes ou de personnes dont les agissements laissent à craindre un passage à l’acte.

Le RAID ce sont plus de 450 femmes et hommes qui s’engagent quotidiennement pour affronter des situations qui peuvent être d’une extrême complexité. Derrière les colonnes d’assaut et les groupes de protection, il y a différents groupes de soutien tels que des plongeurs, des négociateurs, des parachutistes, des groupes varappe ou effraction, des opérateurs techniques, des tireurs de haute précision, des maîtres-chiens et des médecins. Ce sont les actions conjointes de tous ces spécialistes qui font la force du RAID.

En 36 ans d’existence, le RAID a eu à gérer des missions de très haute intensité parmi lesquelles la prise d’otage dans une école maternelle de Neuilly-sur-Seine en 1993, la neutralisation du gang de Roubaix en 1996 ou celle de Mohammed Merah en 2012. L’intervention du RAID au côté de la BRI-PP au Bataclan et la neutralisation de l’un des organisateurs des attentats du 13 novembre 2015 (Abdelhamid Abaaoud) ont également marqué (j’ai enlevé « tristement ») l’histoire de l’unité. Plus récemment, l’exfiltration de l’ambassadeur de France en Afghanistan, Monsieur David Martinon, et des personnels de l’ambassade de Kaboul illustre tout l’engagement et le savoir-faire des membres de l’unité.

De quelle manière avez-vous dirigé l’opération d’exfiltration des ressortissants français de Kaboul ?

À la demande du directeur général de la police nationale Monsieur Frédéric Veaux, nous avons activé notre PC de crise à Bièvre, siège de l’unité, et ce, dès le moment où nous avons compris que la situation pouvait potentiellement être hors de contrôle à Kaboul.

Nous avions anticipé la probable chute de Kaboul, mais la situation a totalement basculé en quelques jours. La rapidité de la prise de Kaboul par les talibans a empêché l’envoi de renforts. Notre priorité a été d’être en mesure de garder un contact permanent avec nos hommes sur place. Heureusement, nous avions anticipé : nous avions préalablement équipé les véhicules et les membres de l’unité de systèmes de géolocalisation afin d’être en mesure de les situer sur le terrain au fil de l’eau.

La gestion de cette crise s’est surtout déroulée sur le terrain et je ne peux que rendre un hommage appuyé aux opérateurs et chefs d’équipe qui ont fait preuve d’un courage et d’un engagement absolument remarquable.

Au moment de ces évènements, nous avions 11 opérateurs du RAID sur place. Ces opérateurs ont été dirigés par un commandant du RAID détaché à la direction de la coopération internationale et de sécurité qui est la représentante de la police nationale en dehors de nos frontières.

Depuis le 1er confinement, avez-vous rencontré des situations de crise que vous ne rencontriez que très rarement auparavant ?

Le fait le plus notable ces 2 dernières années c’est que nous avons eu à faire face à des forcenés de sexe féminin. Avant le début de cette crise sanitaire, ce type de situation était exceptionnelle. Ces face-à-face se sont matérialisés à 9 reprises en 18 mois. La plupart de ces femmes étaient dans une détresse totale avec une très forte tendance suicidaire. Personnellement, j’interprète ces évènements qui sont incroyablement forts comme un appel à l’aide de femmes qui ont perdu tout repère.

Le 13 novembre 2015, le RAID pénétrait aux côtés de la BRI-BAC dans le Bataclan. Quelles leçons sur un plan tactique avez-vous tirées de cette bien triste soirée ?

Je n’étais pas en poste au moment de cette tragédie, mais les retours d’expérience ont mis en lumière plusieurs axes sur lesquels nous devions travailler.

Le tout premier point concerne notre capacité à nous déployer sur le lieu de la crise de manière encore plus rapide. Pour répondre à cette problématique, nous avons créé des équipes rapides d’intervention qui sont positionnées dans chaque antenne et structure du RAID.

Le second point est notre capacité à porter assistance aux victimes et à les évacuer le plus rapidement possible vers des hôpitaux, et ce, tout en étant sous le feu comme cela a été le cas au Bataclan.

Nous ne cessons de travailler et de nous entraîner avec nos médecins et les services de secours pour gagner encore et encore en efficacité concernant cet aspect de nos interventions.

La menace terroriste reste à un niveau très élevé sur notre territoire avec des menaces répétées de groupes tels qu’Al-Qaïda ou l’État Islamique. De quelle manière le RAID se prépare-t-il à faire face à des attentats dont l’intensité pourrait être potentiellement supérieure à ceux du 13 novembre 2015 ?

Des attentats avec une intensité supérieure à ceux du 13 novembre, cela va être très difficile, mais, hélas, pas impossible.

Des attaques coordonnées de ce type sont toujours possibles, mais depuis 2015 nous avons énormément travaillé sur cette thématique et la DGSI effectue un gros travail en amont ce qui a permis depuis maintenant plusieurs années d’éviter nombre d’attentats sur notre sol.

J’ai à ce jour 2 préoccupations. La première concerne celles et ceux qui passent à l’acte sur notre territoire après s’être radicalisés rapidement et sans signe extérieur notable pour l’entourage. Ces terroristes, même s’ils agissent de manière totalement désorganisée, n’en sont pas moins extrêmement dangereux. Pour l’instant, la plupart d’entre eux n’ont pas pris la peine de bien préparer leur action et se sont contentés d’agir avec des armes blanches. Mais si, malheureusement, on retombe à l’avenir sur des profils semblables à ceux des frères Kouachi et Coulibaly qui se lanceraient dans un périple meurtrier, les dégâts risquent d’être bien plus catastrophiques.

Ma seconde préoccupation concerne un éventuel changement de modus operandi des terroristes islamistes avec notamment des campagnes d’attaque à la bombe sur notre sol comme celles orchestrées par le GIA en 1995.

Pour faire face, nos entraînements quotidiens s’articulent autour des modus operandi que nous connaissons, mais également autour de certains qui nous sont inconnus à ce jour en France. Seule une complète anticipation de la menace à large spectre pourra nous permettre d’y faire face le moment venu.

La situation dans certains quartiers est extrêmement tendue sur un plan sécuritaire. Les menaces contre les forces de l’ordre se multiplient et les voyous n’hésitent plus à tirer pour protéger un territoire qu’ils se sont attribué. Ne craignez-vous pas que la situation puisse un jour totalement déraper à travers notamment « d’assauts » contre des commissariats et/ou des représentants des forces de sécurité intérieure ?

Je sors un peu de mon rôle, mais personnellement je n’imagine pas qu’un tel scénario puisse voir le jour. Dans tous les cas, nous mettons tout en œuvre pour qu’il en soit ainsi. Sous l’impulsion du directeur général de la police nationale, il y a eu la création de la nouvelle CRS 8 que nous connaissons bien puisque nous cohabitons avec eux à Bièvres. La CRS 8 est sans aucun doute en capacité de faire face à de nombreux scénarios de violences urbaines, voire des situations quasi insurrectionnelles.

De quelle manière se déroulent vos relations avec le GIGN et la BRI-BAC ?

Les relations sont très bonnes et il n’y a pas de souci particulier. Dès qu’il y a un doute, on s’appelle afin d’éviter les éventuels dysfonctionnements ou blocages. Je ne peux que vous confirmer que les relations sont très bonnes entre les 3 chefs d’unité.

Pensez-vous qu’il serait souhaitable de fusionner le RAID, le GIGN et la BRI-BAC afin de créer un « super » groupe d’intervention ? Si non, pourquoi ?

Ma réponse est non. Tous les grands pays du monde ont au minimum 2 unités d’intervention et c’est très bien ainsi. Dans le cadre du livre blanc, il avait été question de fusionner la BRI-PP et le RAID et j’y étais plutôt favorable. Mais, finalement, cette mesure a été écartée, dont acte. À charge maintenant pour le chef du RAID et de la BRI-PP d’engager un véritable rapprochement opérationnel au sein de la Force d’Intervention de la Police Nationale et ainsi améliorer notre dispositif de riposte en cas de crise majeure nécessitant l’engagement des deux forces de la « maison » Police.

Qu’est-ce qui vous rend le plus fier aujourd’hui en votre qualité de commandant du RAID ?

Ma plus grande fierté c’est l’attitude, le courage et le professionnalisme des effectifs du RAID. C’est une très grande fierté pour moi d’être à la tête de cette superbe unité qui a fait preuve depuis sa création d’une bravoure hors norme comme nous avons encore pu le voir récemment à Kaboul.

Que représente pour vous la devise du RAID « servir sans faillir » ?

À partir du moment où nous sommes saisis, nous sommes l’ultime recourt afin de gérer la situation de crise à laquelle nous faisons face. Il n’y a personne d’autre derrière nous. Servir sans faillir c’est aller jusqu’au bout en prenant et en acceptant toutes nos responsabilités.

 

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